Le Parking de l'Hyper

Un grand coup de pompes dans les portières de la médiocrité automobile contemporaine.

Ford Mustang FastBack 2015 : Steeve McQueen asphyxié au Brut de Fabergé

Quel est le point commun entre un joueur de CFA 2, un candidat à l’émission de télé-réalité Les Marseillais et un jeune franchisé des pizzeria Del Arte? C’est unanimement la voiture qu’ils comptent s’acheter cet hiver avec leurs maigres économies : la Ford Mustang FastBack 2015. Pour moins de 38’000 EUR vous pouviez vous offrir – neuf et en concession – ce « shoot » intense de virilité. En effet, si Marc avait pu ressentir sa puissance virile en berne lors de la remontée des vacances estivales au volant de son Opel Zafira, la Ford Mustang s’avérait être un remède de cheval pour ces mâles alpha de seconde zone en manque de reconnaissance. Dans l’imaginaire collectif, quand on pense à la Ford Mustang, on pense courses poursuites, on pense James Bond (Goldfinger, Les diamants sont éternels) et Steeve McQueen (Bullitt). Avec plus de 500 apparitions au cinéma en 50 ans, la Ford Mustang était indéniablement la voiture de ceux qui veulent écrire leur légende (cf. dans le film Je suis une légende, le héros conduit une Ford mustang rouge à bande blanche). Mais voilà, le poids de la légende et de l’héritage étaient sans doute trop lourds à porter et l’icône des Bad Boys a connu une véritable descente aux enfers pour finir par s’échouer sur notre Parking de l’Hyper. Elle y est garée en premier rideau, près des portes tambours, avec une vue imprenable sur le rayon des Eau de Toilette pour Homme.

Ford Mustang 2015 Ecoboost 2.3

Pour comprendre cette dérive, revenons d’abord aux racines de ce mythe. Dans les années 60, Ford souhaitait avec la Mustang révolutionner l’automobile pour les baby-boomers lassés des berlines lourdes et massives. Il fallait frapper fort avec des arguments d’autorité : design sportif compact, allure branchée, moteur puissant, chromes rutilants, version cabriolet disponible. Ford savait dorénavant faire face à une production diversifiée et comptait bien s’en servir pour offrir de la distinction aux masses. La Mustang, allait ainsi tutoyer individuellement chacun des membres de cette génération d’après-guerre en quête de singularité. En effet, l’idée révolutionnaire résidait dans son catalogue d’options pléthorique. Le père du Fordisme et de la standardisation offrait dorénavant la possibilité à chaque propriétaire d’acheter une Ford Mustang presque unique par le jeu des options. Il y avait de la subtilité dans cette voiture et le public n’allait pas s’y tromper. L’emblème caractéristique de la Ford Mustang était lui aussi assez révolutionnaire. Ford alla même jusqu’à retirer son propre logo pour le remplacer par le dorénavant célèbre cheval sauvage : le Mustang. Il y avait là une volonté d’incarner le retour à l’état sauvage, la puissance, la rapidité, l’indépendance. Ford positionnait insidieusement le conducteur de cette voiture comme l’archétype de l’étalon sauvage indomesticable, répudiant la civilisation. Les mustangs adultes ont peu de prédateurs naturels ; avec cette voiture vous étiez donc garantis d’être en haut de la pyramide.

Les bases du mythe étaient pourtant robustes mais les restylages successifs et les crises pétrolières ont un peu plus écorné l’icône. L’héritière naturelle actuelle – la Mustang FastBack 2015 – était atteinte du syndrome des « Fille et Fils de ». Tel un enfant de célébrité portant un patronyme qu’il convient de servir, elle éprouvait de réelles difficultés à vivre avec cet héritage. Elle était malgré elle condamnée à vivre dans l’ombre du mythe des années 60-70. En 2016, réaliser son potentiel était la norme, progresser était un impératif, se dépasser était un état d’esprit propulsé au rang d’art de vivre. La vie était profondément injuste et il était en effet bien plus facile d’être l’héritière naturelle du Fiat Multipla ou de la BMW Z3 tant la marge de progression était conséquente. Pour l’enfant de star comme pour la Mustang il était difficile – peut-être trop – de marcher dans les pas d’un mythe tout ayant l’ambition de laisser sa propre empreinte. Inscrire sa propre histoire sur les pages d’un livre déjà écrit nécessite soit d’écrire entre les lignes soit d’écrire au marqueur noir. N’importe quelle dérive de la ligne directrice du mythe sera alors interprétée comme un caprice de gosse de riche qui joue au rebelle, et n’importe quelle initiative de filiation du mythe sera jugée comme un manque évident de personnalité voir une pâle copie. Entre insatiable soif de légitimité et besoin effréné d’émancipation comment ne pas sombrer dans une crise identitaire ou dans la drogue. Certains s’en sortaient avec l’alternatives salvatrice consistant à nourrir une volonté farouche « de s’arracher à soi sans ne jamais prendre racine ailleurs », mais la Ford Mustang avait décidé que sa crise identitaire passerait par une période prolongée rébellion. Elle s’était réfugiée dans les centres villes bétonnés et sur les parkings de salle de sport pour prendre des amphétamines à haute dose. Le résultat allait forcément être too much, too fast, too furious.

2015-ford-mustang-beauf

Les stigmates de cette crise identitaire était bien connus et la Mustang 2015 n’y coupait pas: comportement impulsif et colérique, traits de caractère exagérément forcés, insoumission, refus de l’autorité, sensibilité exacerbée, adoration pour le trash. Il y avait en effet de multiples problèmes avec cette voiture : Est-ce le côté bodybuildeur sous stéroïdes? Le côté électeur de base de Donald Trump? Le côté has been sur le retour ? Le côté je roule dans une américaine parce qu’en Europe le marché n’est pas assez bien pour moi? Un généreux mélange de tout ça ? Quoiqu’il en soit, le conducteur moderne de Mustang s’était trop souvent fait remarquer avec des signes ostentatoires distinctifs : une paire Nike fluo aux pieds, une gourmette en acier au poignet avec son nom dessus et les cheveux enduits de Vivelle Dop fixation béton effet mouillé 48h (pour les vrais aventuriers des rencontres d’un soir qui découchent et repartent courageusement à l’aube). Il y avait manifestement comme une odeur entêtante de mauvais goût : d’eau de toilette de supermarché vaporisée (au choix, Brut de Fabergé ou Scorpio Inferno) sur un corps généreusement lavé au gel douche Axe. La Ford Mustang était à l’automobile ce que la senteur Marine est au gel douche pour homme : une allégorie de la virilité accessible au grand public. Elle était la tête de gondole du rayon « accessoires et attributs de virilité » et n’avait d’Américain que ses relents de mauvais Whisky-Coca, de Cheese burger industriel et de Frite McCain surgelé. 

La polémique de la faillite et du déclin de la virilité existait depuis des siècles, les années 2000 n’étaient pas une période isolée. Les grandes évolutions sociologiques avaient toujours laissé derrière elles un vague sentiment de déperdition virile et de nivellement vers la masse. La faute n’était pas mettre sur le compte d’un nivellement vers la masse. Nous étions soumis à des forces d’attraction de plus en plus polarisées ; nos comportements étaient donc mécaniquement de plus en plus indifférenciées. Cette homogénéisation comportementale nourrissait paradoxalement le sentiment d’insuffisance et la soif de virilité. Si historiquement la virilité s’articulait autour de 3 axes (physique, morale et puissance reproductive), elle s’était polarisée au cours de ces dernières années autour du facteur physique. La Mustang était depuis toujours un signe extérieur de virilité mais le problème était qu’au cours de ses dernières années elle était également devenu un signe extérieur de manque de finesse et de subtilité. Ils étaient bien loin les chevaux galopants et l’appel des grands espaces. Il y avait décidément dans La Mustang FastBack 2015 quelque chose de très Malibu Beach et ses corps tatoués bodybuildés errants tels des âmes en peine le long des interminables digues bétonnées. Avec elle il fallait aimer parader. En 2016 plus que jamais elle était réservé à ceux qui croient encore que mettre un sucre dans son café, un glaçon dans son Scotch 12 ans d’âge ou commander un Cosmo sont des atteintes directes portées à la virilité. Pour ceux qui avait encore des doutes, Jason Statham n’est pas le fils de Steeve McQueen.

Ange Oliver.

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