Le Parking de l'Hyper

Un grand coup de pompes dans les portières de la médiocrité automobile contemporaine.

Dacia Duster – Monte et enlève tes gants

Le Kilo était devenu le Mega, le Mega le Giga, le Giga le Terra, tout ça était finalement assez semblable à l’histoire du nénuphars qui double de taille toutes les nuits… Quand est-ce qu’il recouvrait la moitié de l’étang? C’était seulement hier! Les compagnies aériennes low cost avaient créé de nouveaux référentiels d’une tarification raisonnée du prix des longs déplacements, la Dacia Duster allait elle redéfinir le zéro des cartes de la tarification du monde de l’automobile moderne.

Semblablement à la croissance folle du nénuphars, les accélérations au cours des 30 dernières années avaient été fulgurantes dans de nombreux domaines: la démographie, la fréquence des réorientations professionnelles, l’hégémonie du push-up, l’arrogance des propriétaires de Mini Cooper, la frénésie pour la possession, la durée de vie d’un poulet, la marginalisation des Pontiac TransPort, le raccourcissement du cycle d’évaluation de l’échec… Le monde tournait de plus en plus vite et rares étaient ceux réussissant à garder une longueur d’avance. Il y avait bien sur les cons, et ce sentiment d’accélération faisait indubitablement penser à la phase finale d’apothéose précédent l’éclatement de chaque bulle spéculative. C’était ça, notre monde était devenu une vaste bulle spéculative, dont il fallait tirer profit au maximum avant son éclatement. Il convenait même de chercher à accélérer plus vite que le système lui même, ce dernier vivant selon une norme relative exclusive. On avait même vu naître au cours des dernières années un culte à la non-linéarité. Les choses devait être paraboliques, sous peine d’être dénuées d’attractivité. La non-linéarité était paradoxalement la quête ultime pour chaque facteur (succès, rendement, vitesse, attractivité, enrichissement) mais aussi la source principale de nos tracas.

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On ne cherchait plus à mettre la barre plus haut, nous cherchions dorénavant tordre la barre. On avait réussi à accélérer le tout, au détriment de notre sérénité. Comme si ces deux facteurs étaient finalement « un couple  » au fonctionnement antagoniste. Nous étions la génération éduquée au « ne linéarisons pas la vitesse car la courbe est parabolique ». Ladite non-linéarité arrangeait bien nos affaires avec ses conjectures enivrantes de potentiel et des perspectives. Ce qu’on ne nous avait pas dit c’est que la non-linéarité allait également abîmer sérieusement notre foi dans le lendemain tant la taille du précipice de l’échec avait tel le nénuphars doublé de taille. Il était devenu magnétique, obscure et abyssal. La sérénité avait été troqué contre la promesse d’un avenir ou la réussite était exponentielle, fulgurante, totale ou n’était pas! Jamais n’avait été créé de meilleure moyen de valoriser le futur et de faire croire à Capucine que tout était possible et que la désinvolture en était la recette miracle! Non content d’être en full HD le champs des possibles était maintenant disponible en version 3D iMax. Il fallait avoir le cœur bien accroché et tant pis pour les amoureux des plans séquences, vous alliez en prendre plein le gueule pour 11.90 EUR: « il me semble qu’il y avait dans l’air quelque chose d’enfiévré, d’hystérique. Chacun cherchait un os à ronger. On sentait une sauvagerie latente, un affolement de la vie. »

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Quelques maigres forces de rappel nous tenaient arrimé au souvenir d’un monde linéaire fonctionnant sereinement en régime de croisière loin de quelconque velléité de soumission à l’urgence. Parmi ces gardiens du temple – où être à la mode n’était pas synonyme d’obsolescence imminente – il y avait bien la montre Swatch, le Bic Cristal, la Converse, l’Espadrille, la Tong, la Marinière, la Cafetière filtre, le Moleskine, l’Opinel, la moutarde Maille, la Galette Saucisse, la Frite maison, la Vienetta, les Fables de La Fontaine, la crème Nivea, la saucisse de morteau. Autant de forces tranquilles qui auront eu raison des modes, pour devenir des intemporels tels des immortels. Elles avaient su dompter les modes et le temps leur accordait maintenant le droit au repos des modes et la sérénité pour une durée indéterminée.

L’expérience (cf. façon d’être) constituait elle aussi une alternative réjouissante et concrète à la frénésie de la possession. Le bain chaud, la balade du bord de mer, le cocktail au shaker, la bourriche d’huître, le blanc sec, le barbecue dans le jardin, la baignade au printemps, le footing du dimanche matin, la coupe de champagne à jeun, les draps propres, le pain frais, le tube de l’été au volant, le café au comptoir, le saucisson entre copains, le bon bouquin sur la plage, le crossfit, le street art… Il y avait eu ces dernières années une certaine résurgence de l’appétit pour l’expérience des plaisirs minimalistes. La spontanéité était remise au goût du jour, la sophistication était dorénavant has been. Le nouveau credo miracle était celui du « Less Is More ». Le petit monde du luxe comme celui de l’automobile l’avait bien compris. Et logiquement, une question hantait les nuits blanches des décideurs et des leaders économiques: et si les gens étaient en train de se payer le luxe de ne plus s’offrir les choses dont ils avaient largement les moyens? Et si la Dacia Duster était finalement l’incarnation de cette nouvelle ascèse raisonnée pour certain, ce snobisme ultime pour d’autre? La sobriété était l’avenir de l’homme, avec la Dusterisation en toile de fond.

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Et pour preuve, dans un interview accordée au Financial Times François-Henri Pinault en 2012 abordait avec clairvoyance le sujet de la différence fondamentale entre luxe et lifestyle (façon d’être). Il y expliquait comment le lifestyle avait commencé dans l’univers du luxe avec des marques revendiquant des valeurs dépassants les produits eux-même. Il y reprend l’exemple d’Yves Saint Laurent et sa volonté d’émanciper les femmes en leur accordant les codes du pouvoir tout en gardant cette sophistication typiquement Parisienne. Avec son tailleur pantalon pour femme il venait de créer une façon d’être plus qu’un vêtement. Cette notion de lifestyle revêtait donc un caractère collectif d’appartenance contrairement au luxe qui avait pour finalité de vous distinguer des autres. Le contraste était évident: exclusion à opposer à appartenance, produit à opposer à fonction, possession à opposer à jouissance. Il y avait finalement des mondes que tout opposait entre luxe et lifestyle, et pourtant l’industrie du luxe n’y avait jamais autant investi: hôtel de luxe, piscine et spa, vignoble, bar tendance, chalet au ski, fermes bio, festivals…

On avait tous vu des Swatch au poignet de patrons du Cac 40 et même au poignet de présidents normaux. Est-ce par hypocrisie, un ordre des services de communication, une véritable façon d’être « cool »? Ils avaient pourtant les moyens de se payer « des créations horlogères » plus luxueuses mais ils se payaient le luxe de ne pas se les offrir. Etait-ce le luxe ultime? De la même manière le Dacia Duster pouvait avec une aisance déconcertante être le véhicule de tout à chacun. C’était le jean noir slim de la Parisienne, le costume gris de cadre dynamique, le string de bain de la brésilienne, la tong du juilletiste, l’espadrille de l’aoutien, la chemise blanche du commercial, le fer 7 du golfeur, le rapala bleu du pêcheur, la Gabrielle du fan de Jojo, la bouteille de baron de l’estac de l’étudiant, le « je te raccompagne mais promis il ne se passera rien » de fin de soirée, #ootd de la blogueuse, la pizza reine de Chez Angelo à La grande Motte, la barre des 4 heures du marathonien: un basic, un classique, garanti de ne jamais être à la mode mais aussi de n’être jamais démodé. Aussi, à la question: « Que préférer, de l’hiver que tempère la promesse d’un jour plus long, ou de l’été que refroidit la perspective de journées plus ténues? », la Dusteravait choisi le printemps ou l’automne. Pour durer il fallait ne jamais être à la mode, ne jamais faire trop parler de soi. La Duster était un choix équilibré, économiquement pertinent (14 700 EUR toutes options neuve), socialement neutre, maritalement pacifiste, personnellement peu engageant, esthétiquement sobre. Elle était la force tranquille bon marché de ceux qui ne prête aucun faire-valoir à leur véhicule. La voiture de la neutralité, pour ceux qui pense encore qu’une voiture reste avant tout un moyen de locomotion pratique, confortable et sécurisé.

De la même manière que l’ascenseur avait permis « la verticalité comme norme urbaine exclusive », la Duster s’inscrivait comme une nouvelle norme du basic automobile dont tous les aspects étaient finalement sobres, linéaire, presque banales. On était loin du « the best or nothing ». Et tant pis si pour réussir aujourd’hui il fallait avoir une ambition dévorante, être tenace, résistant, n’avoir peur de rien, être un compétiteur, avoir de la chance, être transcendé par le stress, savoir rebondir, être un leader charismatique… La Duster le savait, ces facteurs devenaient de plus en plus indépendants de notre volonté ou de notre détermination. Il fallait être taillé pour ça, c’était presque chimique. La Dusterelle se fouttait joyeusement de tout ca… Elle était prête à vous suivre dans votre expérience de conducteur, sans ambition ni prétention démesurée. Nul besoin de prendre des gants avec elle. Et pour 14’700 EUR rassurez-vous la boite à gants y est même éclairée!

Ange Oliver

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