Le Parking de l'Hyper

Un grand coup de pompes dans les portières de la médiocrité automobile contemporaine.

Opel Zafira : La puissance virile en berne sur la bande d’arrêt d’urgence de l’A7

Il y avait d’abord eu la « La loi du plus fort » formalisée par Jean de La Fontaine au XVIIème siècle, suivie de « la loi du nombre » et le triomphe guerrier du grand nombre sur le petit, formalisée par Napoléon au XVIIIème siècle. C’est au XIXème siècle qu’est ensuite apparue  l’impitoyable « la loi du marché ». Depuis, plus rien de bien nouveau. Chacun devait dorénavant mériter à chaque instant sa part du gâteau et ce, même si, « par nature règne la force ». L’offre devait constamment conquérir la demande en étant meilleure que l’offre de tout autre concurrent. La loi du marché était censée différer de la loi du plus fort à condition que le marché soit soumis à l’hypothèse d’échanges volontaires et libres ainsi que d’une concurrence pure et parfaite… Alléluia les Bisounours… La loi du marché avait rendu la concurrence permanente, chacun était seul contre tous. Elle nous avait ébloui de ses pleins phares boulimiques de méritocratie et de réussite. Il nous fallait désormais supporter que tout nous était possible. Notre degré d’exigence allait devenir sans limite.

Marc ne connaissait pas grand-chose à la loi du marché, il y adhérait sans le savoir et ça lui allait très bien. Ce qui est sûr, c’est que les pleins phares et les limitations commençaient à lui taper sur le système… Marc avait 38 ans. Il était en pleine remontée de vacances estivales, et conduisait depuis maintenant plus de 8h le Zafira familial vert anglais 1.7CDTi chargé ras-la-gueule. Marc était le conducteur type de ce monospace compact passe partout : un look de bon père de famille relativement dynamique, roulant au limitations, entretenant son véhicule au-dessus de la moyenne et allant jusqu’à vérifier de manière systématique la pression des pneus avant chaque grand trajet. Marc était rigoureux, fiable, dynamique mais sa présentation était triste tout comme son Zafira. Il avait pourtant acheté le Zafira sur conseil de son beau-frère qui lui avait mis dans la tête que «Le Zafira ça avait quand même plus de gueule que le Picasso ou le Scénic ». Mais en réalité, c’était la même chose : une voiture allemande ringarde contre des voitures françaises ringardes. Tout, dans ces voitures, indiquait la fin de toute forme de force virile et d’élan sensuel.

Depuis leur départ, Mélanie sa femme essayait désespérément de battre son maigre record au jeu 2048, leur fils écoutait du mauvais rap français avec son casque Beat Solo et la fille jouait de manière ininterrompue à l’application Baskeball sur l’iPhone 6 de son père (Marc avait bloqué Pokemon Go). L’effritement familial ne prenait jamais de vacances et n’épargnait décidément personne. Les occupants du Zafira de Marc et Mélanie étaient eux aussi soumis à cette triste banalité : ils allaient tous vers la même destination mais ne faisaient plus la route ensemble. L’horloge centrale indiquait 22h32 et se mettre sur la bande d’arrêt d’urgence pour mettre fin à son calvaire était pour Marc une tentation de tous les instants. Les 3 semaines passées au Pierre et Vacances de la Résidence Le Levant de La Grande Motte auront au moins été salutaires pour Marc sur deux points : la jolie serveuse de 28 ans du bar de la piscine avait ravivé sa puissance virile et il avait réalisé par là-même occasion qu’il devait de toute urgence « upgrader » son degré d’exigence sous peine d’être broyé par la concurrence.

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Si les vacances avaient été l’occasion pour Marc et sa famille de se dorer la couenne sur les plages bondées, elles étaient aussi l’occasion d’une introspection sérieuse pour aborder l’année avec un lot de bonnes résolutions trop souvent autant naïves qu’intenables. Mais qu’importe. Loin de la routine et du quotidien terne, il était de rigueur de rêver, de croire en soi et ce même si les résolutions étaient les pansements d’âmes en déperdition face à l’horizon infini du bord de mer. Il fallait y voir là un mécanisme paradoxal de protection résultant d’une insuffisance relative de notre capacité à apprécier notre condition par rapport à un degré d’exigences en croissance illimitée. Aussi, c’était dans un état presque léthargique, assis sur sa chaise de plage, que Marc s’était lui aussi employé à prendre 5 résolutions : redessiner ses pectoraux de presque quadragénaire, se dégager une soirée par semaine pour re-socialiser, ne pas se laisser dicter sa vie par la routine, sourire davantage, s’offrir une voiture plus virile que son Zafira 1.7CDTi 125ch pour l’été prochain. Il se rêvait alors au volant d’un SUV Audi. La serveuse du bar de la piscine de la résidence avait en effet réveillé chez lui une certaine conscience de sa valeur marchande. Malgré un certain relâchement depuis ses 35 ans, il plaisait encore. Le temps épargnait souvent plus les hommes mais il fallait veiller à ne pas se laisser aller (cf. loi du marché). Cependant, il le savait, jouir des bénéfices de la vie de famille nécessitait une renonciation du plein exercice de sa puissance virile. L’été permettait simultanément une mise en valeur de l’offre ainsi qu’une augmentation saisonnière de la demande et sous l’influence des maillots de bain, des décolletés, des soirées, du soleil, d’un relâchement moral, des odeurs sucrées, le marché devenait plus transparent et plus fluide. Une partie substantielle de la demande s’enfonçait dès lors un peu plus dans la frustration.

opel zafira pierre et vacances

Le samedi du départ allait marquer l’apogée de son calvaire. La « to do list » allait être longue… Il fallait d’abord faire l’était des lieux du 2 pièces mal insonorisé avec la vue sur le parking. Puis se faire facturer 7 EUR la fourchette que son fils avait mise à la poubelle, pour finir par s’engueuler avec Mélanie au sujet de l’horaire du départ. Ensuite s’embrouiller avec ses gosses qui se battent pour pouvoir récupérer son iPhone 6 pour le trajet. Entendre sa fille râler à cause des tresses africaines trop serrées que sa mère lui avait offert à la sortie de la pizzeria « chez Angelo » – évalué 4.2/5 sur TripAdvisor. Enfin, charger le Zafira familial seul sous le cagnard. Croiser une dernière fois le sourire de la petite serveuse du bar et se ré-engueuler logiquement avec Mélanie « qui n’en fout pas une ». Se dire qu’il serait mieux ici avec 2’000 EUR par mois, un scooter et la petite serveuse dans son lit. Penser à laisser tout sur place, courir se plonger dans la mer, ne jamais se retourner, ne jamais revenir. Et puis finalement boucler courageusement le chargement, la mort dans l’âme, et partir pour dix heures de routes embouteillées.

Chassé Croisé

Les gens qui savent pas rouler et qui squattent la voie de gauche à 130. Comme Mélanie.

Dix heures de 107-7, de bouffe aseptisée sur des airs de repos obtenue au bout d’une queue interminable, de longues files dans les péages sous le regard narquois d’enfants néerlandais dans les Porsche Cayenne de leurs pères tractant d’énormes caravanes, des gamins loin des considérations du père de famille moyen qu’était Marc. Et dix heures de conduite, car Mélanie ne voulait plus conduire depuis deux ans, depuis l’incident où Marc l’avait accusée de rouler à 130 km/h sur la voie de gauche sans laisser passer ceux qui – “automatiquement, seraient en excès de vitesse” – selon Mélanie. Elle s’était braquée et avait rendu le volant en larmes sur un petit parking de borne SOS.

Loana avait été à sa sauce quelque peu visionnaire en intitulant son livre à la sortie du Loft « Miette ». Malgré l’émiettement familial, le monospace était un paradoxe voire une anomalie que la loi du marché avait laissé passer. Nous n’avions jamais été autant isolés, et pourtant nous avions créé des voitures « familiales ». Bien entendu le marché étant omniscient, il allait s’adapter. Les grands monospaces étaient inexorablement devenus des monospaces tout court; les monospaces des monospaces compacts ; les monospaces compacts des ludospaces… Avec beaucoup de clairvoyance, Opel avait décidé d’appeler son Monospace compact le Zafira. D’origine Arabe, le prénom Zafira signifie victorieuse, chanceuse, gagnante. Encore une fulgurance des équipes marketing du groupe. En cherchant un peu sur le Web, on pouvait trouver un topo relativement exhaustif sur les monospaces: « Un monospace est un véhicule, qui, comme son nom l’indique, ne comporte qu’un seul volume, c’est-à-dire qu’il est dépourvu de cassure stylistique entre les parties avant, centrale et arrière. Le mot monospace semble provenir du nom même d’Espace puisqu’il s’agissait de décrire un véhicule mono-volume qui ressemblait à l’Espace. Le marché du monospace a connu une grande croissance dans les années 90, pour se stabiliser et même décliner aujourd’hui au profit des SUV et crossovers. Moins chers, les monospaces compacts, versions mono-volume des berlines compactes des constructeurs. Ils ont aujourd’hui grandi et proposent 5 ou 7 places, et peuvent convenir même à des familles nombreuses. Ils ont cannibalisé les grands monospaces ». Même dans le monde des monospaces la concurrence était impitoyable. Le marché cherchait à corriger l’anomalie qu’il avait créé dans les années 80. Le monospace était le dernier rempart d’une citadelle en déperdition, soumise aux assauts incessants de l’atomisation.

En conducteur raisonnable Marc roulait depuis quatre ans selon les limitations au régulateur de vitesse. Après vingt kilomètres de route, il se décida à suivre ses résolutions. Il désactiva d’une geste sûr et autoritaire le régulateur fixé sur 130km/h. Marc avait décidé de reprendre le contrôle. Il se sentait à nouveau vivant et sa virilité regonflée. Trente kilomètres plus loin les bouchons bloquèrent leur remontée jusque-là paisible. Cinquante kilomètres plus loin, son nouveau sourire le quittait, il rallumait le régulateur sur 45km/h, la puissance virile en berne. Les résolutions n’auront cette année encore pas dépassé le péage de l’A7 de l’entrée de Lyon. Il restait encore 380km à Marc pour rejoindre Troyes.

Bison futé prévoyait rouge, le thermomètre du Zafira indiquait 32 degrés.

Ange Oliver.

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