Le Parking de l'Hyper

Un grand coup de pompes dans les portières de la médiocrité automobile contemporaine.

Audi RS6 : Break (pas) Free

Enfant, nous avions tous feuilleté inlassablement le catalogue Jouet Club au moment des fêtes de Noël. Les pages des voitures télécommandées étaient cornées avec un soin à la hauteur du rêve qu’elles nous procuraient. Au royaume du fantasme des garçons, les voitures thermiques des pages 30-31 du catalogue jouet club étaient les Reines. Certaines montaient déjà à l’époque jusqu’à 50km/h. Trente, quarante, cinquante ans plus tard, l’Audi RS6 avait remplacé la voiture thermique et tenait une pleine page dans le grand livre des jouets pour Homme. Si nos sociétés occidentales reposaient sur un principe assez simple à connaitre, – augmenter nos désirs jusqu’à l’insoutenable tout en rendant leur réalisation de plus en plus inaccessible, l’Audi RS6 était une illustration automobile portée en range d’icône. Elle était outrancière, démesurée, exagérée, excessive, mais elle avait le mérite de permettre aux ultra-riches de s’offrir – eux aussi – cette dose de distinction devenue insatiable. L’oxygène moderne. Elle avait ainsi su répondre à sa manière à LA problématique en vogue : vendre des objets inutiles à des gens qui n’en n’ont absolument pas besoin.

Pour parler intelligemment de la RS6, il fallait commencer par donner quelques chiffres sur ses performances et ses spécifications techniques. Au-delà de son magnétisme naturelle, la RS6 était une véritable une bête de concours conçue pour gagner:

  • 0 à 100 km/h en 3,7 secondes (10,4 s pour le Dacia Duster),
  • 0 à 200 km/h en 12,1 secondes (le chrono tourne toujours pour le test du Duster…),
  • Vitesse de pointe : 305 km/h en pack dynamisme plus (177 max pour le Duster),
  • Poids à vide 1 895 kg (1 200 kg pour le Duster),
  • Consommation moyenne : 9,8L/100km (6,4 pour le Duster),
  • Emission de CO2 : 229g/km (155 pour le Duster),
  • V8 bi-turbo de 4,0L porté à 605 ch (2L, 135 ch pour le Duster),
  • Prix à partir de 133’700 EUR pour le modèle performance (à partir de 12’000 EUR pour le Duster),
  • Un coffre développant jusqu’à 1500 litres (1636 pour le Duster).

 

Audi RS6 Paris

Il y a avait trois grands types de conducteurs de RS6. Le premier était le chef de PME ayant particulièrement bien réussi désireux de rouler dans une voiture de luxe discrète. Pour lui la RS6 était avant tout une voiture de sport familiale passe-partout : la force tranquille mais pas trop. Le second type de conducteur était le banquier privé Genevois ou Luxembourgeois. Son Audi RS6 faisait partie des signes ostentatoires du microcosme et alliait l’avantage de passer relativement incognito auprès des autorités et du commun des mortels. La condition de banquier privé dans les anciens paradis fiscaux n’était plus très reluisante. La dernière catégorie de conducteur était, celle des malfrats. Ils étaient eux séduits par les performances routières combinées à une large capacité utile de chargement. Si Monsieur-Tout-Le-Monde n’avait pas le loisir de rouler en RS6, le « shit » de l’Ile-de-France grande couronne s’offrait lui de belles escapades Malaga-Paris dans lesdits bolides.

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Pour le prix de presque 10 Dacia Duster toutes options – capables elles aussi d’atteindre les limitations de vitesse des routes Françaises – vous aviez le droit de rouler au volant du break le plus puissant et le plus performant du marché. La perversion de l’Audi RS6 tenait finalement dans sa relative sobriété pour une voiture ultra-sportive.

Là où l’Audi R8 provoquait un certain éblouissement avec son design racé d’avion de chasse, l’Audi RS6, elle, provoquait au premier abord une certaine impassibilité proche de l’ataraxie. Elle avait le design d’un break presque banal, et pouvait donc être la voiture du quotidien de presque Monsieur Tout-Le-Monde. Les trois enfants de Monsieur Tout-Le-Monde logeaient confortablement sur la banquette arrière, et Turbo, le labrador familial beige trouvait joyeusement sa place dans le large coffre à côté du plein de course hebdomadaire récupéré le lundi soir au drive Auchan du Plessis Robinson. La projection était facile, presque trop. Mais que les ultra-riches soient rassurés, les 133’700 EUR à sortir compliquaient farouchement la matérialisation de la projection sur l’écran plat de la réalité de Monsieur Tout Le Monde ; il fallait dorénavant 605 chevaux pour opérer un clivage social différenciant le haut de la « masse » du très haut de la « masse ».

Audi RS6 Millau

Comment oublier ce spot publicitaire de la banque privée en ligne BforBank. « L’argent…c’est lui qui décide de ce que vous mangez, de l’endroit où vous vivez, des blagues auxquelles vous riez, de votre humeur, de votre âge, du temps que vous passez avec vos enfants, de votre virilité, de vos souvenirs, de vos prochaines vacances… L’argent décide pour vous. Qui décide pour votre argent ? ». On tenait là un concentré de mauvais goût dont le soupçon de cynisme ne suffisait pas assurer le sauvetage. On pouvait même lire sur internet certains détracteurs affirmer que nous étions face à une illustration incroyablement crue de la dérive d’une société où l’on dresse l’inégalité au rang de normalité. C’était donc ça, pour BforBank, l’argent décidait de tout et ça leur allait très bien. Au diable bon goût, honnêteté, étique, amour, joie, humour, gentillesse, bonté. La lecture du monde était simplifié à l’extrême, avec une seule dimension. Les actionnaires aimaient la simplicité. Dans la banque privée comme dans le monde de l’automobile (blanc), on pouvait profiler les clients en fonction de leur sensibilité à une perte en capital et donc par la même occasion à un objectif de performance. Aussi, nous avions pu observer un incessant bourgeonnement d’inventivité pour des créer des nouveaux profils. La banque privée était elle aussi menée par l’impitoyable nécessité d’offrir de la distinction aux masses.

 

Dans la longue liste des profils on pouvait trouver : sans risque, prudent, sécurisé, équilibré, croissance, dynamique, offensif. Il était assez facile de dresser un parallèle entre lesdits profils patrimoniaux et les voitures types de chacune des catégories. L’objectif de performance était assez simplement la clé du pivot :

 

Audi RS6 comparatif performances

L’Audi RS6 apparaissait assimilée au profil qualifié d’offensif. La similitude des caractéristiques de l’épargnant et du conducteur étaient confondantes. Aussi pour définir le profil offensif, on pouvait lire dans la brochure du guide patrimonial d’une grande banque privée: « Vous avez un objectif de gros gains, vous êtes propriétaire, vous suivez l’actualité financière, vous épargnez en vue de plusieurs projets, votre famille est en sécurité ». La boucle était bouclée : plus vous étiez confortable, plus vous pouviez prendre des risques, plus vous pouviez espérer gagner gros, plus vous étiez confortable. A ce petit jeu, tout était donc intimement convexe, et l’Audi RS6 assurait une courbure de l’espace performance-distinction.

 

Ange Oliver.

 

 

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