Le Parking de l'Hyper

Un grand coup de pompes dans les portières de la médiocrité automobile contemporaine.

Renault 4 : Transfiguration intemporelle du banal

Est-ce qu’une bonne salade pourrait un jour égaler une pizza moyenne ? Mieux vaut avoir un physique banal ou original ? Mieux vaut-il bien baiser une moche ou mal baiser une belle? Autant de d’interrogations de fond qui confirment l’intérêt, sinon de la réponse, du moins de la question centrale de la notion de neutralité dans les processus de création, de consommation ou de sélection.

En effet, si la neutralité semble être une chose positive dans le cas de l’État, elle est à priori négative dans le domaine de la création. Le neutre n’est-il pas finalement condamné à être le banal de son petit univers? En réalisant la 4L, les ingénieurs et designers du groupe Renault n’ont pas manqué de glorifier le banal jusqu’à lui rendre un culte. Si une réalisation sachant résister à l’épreuve du temps sans la perdre en intensité émotionnelle auprès du public pouvait être qualifiée de chef d’œuvre, alors l’exercice auquel ils s’étaient confronté en était un. Il avait réussi incarner la modernité des années 60 par une représentation de l’ordinaire et du banal qui allait traverser les époques.

Renault -4-mk1

Le culte du banal qui fut, jadis, à la pointe du combat contre l’institution allait se diluer dans monde de l’automobile. La réussite fût à la hauteur du défis, les ingénieurs de Renault allaient réaliser un concept, une icône. Troisième modèle le plus vendu dans l’histoire de l’automobile avec très exactement 8’135’424 d’exemplaires, commercialisée dans plus de cent pays, la 4L reste la voiture française la plus vendue, ce qui lui a valu le surnom de « blue-jean de l’automobile ». En 1917 à la question, est-ce que chef d’œuvre et banal sont conciliables ? Marcel Duchamp à répondu OUI, avec son célèbre urinoir. Il avait ainsi donné naissance à des courants artistiques privilégiant le concept plutôt que la maîtrise technique. 44 ans plus tard, le concept de la Renault 4L voyait le jour faisant résonner le fantôme de Marcel Duchamp :

« Le choix de cet objet ne me fut jamais dicté par quelque délectation esthétique. Ce choix était fondé sur une indifférence visuelle, assortie au même moment à une absence totale de bon ou de mauvais goût… en fait une anesthésie totale ».

Le relâchement est parait-il indispensable aux gestes parfaits, les ingénieurs de chez Renault n’en ont pas manqué ! Avec son design désuet de bloc «Tétris», ses petites rondeurs bien placées, ses grands phares, et son regard hagard, la 4L nous rappelait tous cette « fille sympa avec qui on passait du bon temps et qu’on aurait jamais baisé ». Malgré son physique passe-partout qui suscitait une réaction d’indifférence visuelle, la compagnie de cette fille sympa était toujours agréable et ses discussions intéressantes. Ni méprisante ni arrogante, pas adroite ni maladroite, elle était simple et rassurante d’humanité. Elle nous amènerait tous à se poser un jour la question de savoir si elle était aussi sympa à cause de son physique banal – pour compenser – ou encore si elle serait aussi sympa si elle n’avait pas été si banale physiquement. Mais au fond, n’était-ce pas ça le vrai bonheur : être aimé pour nos qualités intrinsèques indépendamment du résultat de la gigantesque loterie génétique ?

Et puis, on n’était jamais véritablement à l’abri de fondre pour cette bonne copine qui au fond n’attendait que ça.

En véritable icône, au succès toujours modeste, son look passe-partout lui permettra de traverser les époques. Elle volait par dessus des modes et le temps glissait sur elle, comme Francky Vincent sur Alice aux Pays des Merveilles. Comme toutes les grandes, elle faisait partie de toutes les époques, de toutes les modes. La 4L fut comme la Swatch de l’horlogerie, l’espadrille de la chaussure d’été, la Nathalie Baye des actrices Françaises. De la bonne soeur au curé, du parking de l’hyper au grand écran, de la départementale de province aux pistes Marocaines caillouteuses, la 4L sera de tous les mondes. À l’aise tout simplement. Elle est l’insoumise du parc automobile français. Nous n’achetiez jamais véritablement une 4L, vous en étiez le gardien pour les générations futures (Patek Philippe reprendra ce concept comme slogan). On ne conduisait pas une 4L, c’était la 4L qui nous conduisait. Surtout à 2 grammes sur une départementale un dimanche matin.

Les bienfaits conjugués du temps et de l’expérience lui offrait la souplesse intemporelle des grandes de ce monde. Chaque jour plus proche de ses semblables, elle avançait avec sobriété, en savourant avec discrétion les joies d’une humble maturité affirmée. À la fois dans et hors du temps, elle venait presque contredire les paroles rendues célèbres de Leo Ferré « Avec le temps, va, tout s’en va ». La 4L restait un rempart à notre société qui récompense les comportements brutaux, manipulateurs et opportunistes.

Elle qui est si discrète, simple, loyale, et honnête.

Ange Oliver.

Next Post

Previous Post

Ecrire une insulte

© 2018 Le Parking de l'Hyper

FACEBOOK / TWITTER

Theme by Anders Norén