Le Parking de l'Hyper

Un grand coup de pompes dans les portières de la médiocrité automobile contemporaine.

Citroën XM : Extension du domaine du coefficient de la traînée

Le 8 mai 1988, « La France Unie » de Mitterrand l’emporte sur le « Nous irons plus loin ensemble » de Jacques Chirac. Les deux hommes forts du moment l’avaient bien compris, il fallait feindre l’union et fédérer autour du bien commun tant que cette mascarade était vendeuse. Ce fût la dernière fois, car l’atomisation de la société n’allait pas tarder à gagner la partie. Les lendemains qui chantaient allaient bientôt ressembler à des lendemains de soirées. La France s’affirme joyeusement dans le socialisme et s’enfonce un peu plus dans sa douce glissade vers une paupérisation généralisée. Le socialisme finit d’abattre ses dernières cartes face au monstre grandissant qui résonne déjà comme la solution à tous nos problèmes: le libéralisme de l’Économie de Marché. Les Français assistent ainsi inexorablement aux prémisses d’une uniformisation généralisée des fantasmes et des modes de consommation.

L’année 1989 impose le triomphe du modernisme, de l’accélération et de la vitesse. La naissance du nouveau vaisseau amiral, la Citroën XM, était imminent. La même année Mélody sortait dans les bacs « Ya pas que les grands qui rêvent, y’a pas que les grands qui ont des sentiments ». Avec le collant nylon, DIM avait pour vision d’offrir de la distinction aux masses, la XM aura pour ambition d’exalter l’apparat des notables. La feuille de route et le positionnement du véhicule dans sa gamme étaient étonnement limpides, quoique arrogants: un véhicule haut de gamme alliant modernité, innovation technique et raffinement pour célébrer un art de vivre automobile. La réalisation n’en sera que plus hasardeuse. Si l’on synthétise le challenge proposé aux grands créateurs, on observe systématiquement deux grands choix: s’inscrire dans son époque ou créer la rupture. Avec la XM Citroën avaient résolument choisi la seconde option. Le projet était ambitieux, sans doute trop. Les égos suintant la testostérone des décideurs de la marque finiraient de faire sombrer la belle l’initiative sous des abîmes de vanité. Car la volonté d’incarnation de modernité allait aussitôt précipiter d’anéantir ses chances de succès.

C’est dans ce contexte que le comité de création de Citroën, dirigé par Denis B. s’apprête à lancer sur le marché sa dernière création au nom de code interne Y30, celle qui sera connue publiquement sous le nom de XM. Denis B. a 43 ans, il a le charisme d’une tranche de jambon blanc. Il a franchi toutes les strates de Citroën jusqu’à atteindre son poste actuel… Modérément intelligent, il a su user de quelques ruses pour finir de flinguer tous les ingénieurs frustrés à cheveux gras qui se dressaient sur sa route. Le pouvoir est réservé à ceux qui ont quelque chose à perdre, et en matière de « loose » Denis B. s’y connaît. Il est au firmament de sa carrière et la XM représente pour lui l’aboutissement de tous les sacrifices personnels consentis pour la marque au double chevron. Sa carrière lui aura coûté son mariage, la garde de ses gosses, ses 8 amis les plus proches et ses plus belles années. Son sex-appeal étant inexorablement déclinant, on nuancera l’impact direct de sa carrière sur le déclin de son pouvoir érotique. Il était pour ainsi dire le client cible de la XM. Passé 40 ans il aura une vie sexuelle uniquement tarifée et d’épisodiques contacts mondains dont il ne tirera aucune satisfaction autre que celle d’avoir l’impression d’être un animal social. Pour la réalisation de la XM, Denis B. aurait pu décider de suivre un processus interne de création avec les designers de la maison. Les automobiles sont faites pour encaisser les virages ? Lui veut écrire un virage pour l’automobile. C’est sûrement aussi l’occasion pour lui d’asseoir une certaine mégalomanie de petit ingénieur moyen boudé par les femmes dotées d’une puissance érotique explicite L’ambition est, -il le savait d’avance, au delà de sa zone de confort et Denis B. n’est pas assez téméraire ni audacieux. Il jouit d’une assurance modérée, ses rapports sexuels comme des érections le lui rappellent épisodiquement. Denis B. décidera finalement lâchement que la XM sera désigné par un ténor du design : le carrossier Bertone. Denis B. allait l’apprendre à ses dépends, il a beau courir pour échapper à lui même sa médiocrité et sa lâcheté le suivent comme une ombre.

Il a donc fallu établir l’ADN du véhicule. La XM avait pour vocation « de sentir la route parfaitement maîtrisée, d’être intelligente et capable d’anticiper l’événement ». Aussi, à la puissance érotique de l’arrondi, l’austérité tendue de l’aérodynamisme lui aurait été préféré. La note interne finale de comité de création, concluait laconiquement « La XM, une silhouette sportive aux lignes tendues ». Le véhicule devait incarner la performance, on décidait donc un avant profiler pointu – consensus populaire en matière de performance. Le véhicule devait aussi incarner la modernité, on décidait donc un suspension hydractive – réglable du Normal ou Sport par l’utilisateur. Le véhicule devait enfin incarner le luxe, on la dota donc d’un intérieur cossu avec quelques matériaux nobles. L’équation de l’époque était somme toute assez simple : modernité = performance = aérodynamisme. Il fallait avec ce véhicule flatter l’ego de l’homme qui n’a plus de temps à perdre. Parce que pour lui plus que pour les autres, le temps c’est de l’argent et l’argent c’est au centre de sa vie.

Cette voiture allait donc transpirer l’orgueil et la XM lui donnait un visage, une odeur, une couleur, un moteur. Il avait d’ailleurs été décidé en comité exécutif qu’un intérieur feutré, en Alcantara de qualité moyenne suffirait à combler la fonction utilitaire du bonheur de son heureux propriétaire. Le bonheur étant pour lui une affaire purement relative, une simple compétition de voisinage. On devait sentir que cette voiture était réservée à ceux qui ont déjà presque tout, à ceux qui toisent le peuple, bref, aux « décideurs ».

Le démarrage des ventes fût relativement bon. La promesse d’exaltation de l’apparât avait touché sa cible. Malheureusement c’était sans compter sur le grain de sel qui allait impacter jusqu’à la réputation de la XM. Les décideurs du groupe automobile n’allaient pas tarder à être rattrapés par leurs erreurs. Il avaient sacrifié la qualité et la fiabilité sur l’autel de leur vanité. La modernité ne s’affranchit pas de considération purement financière. Le groupe n’avait en effet pas réuni les moyens de ses ambitions et ce sont de multiples pannes électriques à répétition qui finiront d’entacher la renommer de la XM. Le diable est dans les détails, et la réussite de la XM semble tenir à quelques bouts de chandelles dont Citroën avait jugé bon de faire des économies. On découvrira par la suite, une note interne de comité de pilotage produit intitulée « Lesson learnt with XM : on écrit pas une symphonie sur des post-it ».

Le sort de la XM était scellé. Initialement promise à un avenir pompeux à véhiculer les décideurs de ce monde dans un habitacle cossu où devait résonner Chopin et Wagne, elle aurait même pu espérer tracter la remorque de purssangs tels que Ténor de Baune raflant le Prix d’Amérique. Mais la XM connaîtrait au fil des années malgré elle un déclassement vers le transport de classe moyenne. Son équipement audio K7 auto-reverse de bonne facture était ainsi condamné à écouter en boucle « Que je t’aime » sur de la départementale non-éclairée et de la route de lotissement. L’économie de marché pointait le bout de son nez, et Hervé 34 ans, assistant comptable chez Bonduelle, avait flairé le bon coup avec le XM. D’après lui, une fois le problème électrique réglé, la XM pourrait avaler les kilomètres goulûment. La promesse de modernité n’entrait résolument pas dans les critères primaires de validation de l’acte d’achat de la classe moyenne. Elle était dimensionnée pour rouler 400.000km, soit plus d’une fois la distance Terre-Lune. Elle battait Ariane 3 et faisait la nique au Spoutnik. Son large hayon constituait une véritable aubaine pour Hervé qui pourrait ainsi y afficher ostensiblement son écharpe de supporter de l’AJ Auxerre. Sa suspension hydraulique était quand à elle idéale pour tracter la caravane familiale jusque dans le sud de la France lors de la saison estivale. Les qualités routières de la XM avaient été éprouvées par Hervé l’été dernier jusque dans le col du Perthus, lors de son retour de vacances le coffre chargée de Ricard bon marché acheté à la frontière Espagnole. Agnès, la femme d’Hervé appréciait quand à elle le toit-ouvrant du vaisseau amiral. Elle pouvait ainsi faire bronzer ses cuisses durant les heures interminables d’embouteillage. Le teint halé rendait parait-il moins visibles les capitons cellulitiques. Par contre, elle n’aimait pas le manque de visibilité à l’avant du véhicule et éprouvait de réelles difficultés à la garer sur les rangements en bataille. La capacité de chargement utile lui offrait cependant la possibilité de transporter l’entièreté de son caddie 480 litres jusqu’au pavillon familial sans soucis. Il fallait s’y résoudre, les qualités fonctionnelles opéraient plus sur la classe moyenne que des concepts fumeux de designers.

En bon gestionnaire recherchant à optimiser le ratio coût d’entretien au kilomètre, Hervé cédera sa XM autour des 240.000km au compteur. Au fur et à mesure des reventes successives, la XM sera appréciée pour ses qualités intrinsèques. Il la cédera à Eddy, chauffeur routier spécialisé en fret alimentaire. Eddy « a toujours été Citroën ». Il roule dans la marque française depuis la première CX, et c’est un client loyal. Homme fiable qui aspire à une vie simple, il n’a pas les moyens de s’offrir les dernières créations de sa marque favorite, mais n‘en nourrit aucune frustration. Il est conscient des inégalités sociales, mais s’en accommode avec lucidité. La XM reste pour lui une version consanguine mais évoluée de la CX. En professionnel de la route, le confort est la qualité primordiale dans son choix.

Citroen-XM-eddy

La XM d’Eddy

Quand on veut faire du Baudelaire il ne faut pas oublier de relire d’abord La Fontaine. La XM se voulait comme une invitation au voyage : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté ». Que d’orgueil !Et pour éviter cet écueil, encore eut-il fallu relire La Grenouille et le Bœuf,

La chétive pécore s’enfla si bien qu’elle creva.

Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages.

Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,

Tout prince a des ambassadeurs,

Tout marquis veut avoir des pages.

Rassurez-vous, Eddy emmènera sa XM jusqu’au bout, en lui offrant certainement ses kilomètres les plus authentiques, dénués d’orgueil et de vanité.

Ange Oliver.

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