Le Parking de l'Hyper

Un grand coup de pompes dans les portières de la médiocrité automobile contemporaine.

Audi TT : La vie dans le regard des autres

L’année 1998 restera comme une année à mettre sous le signe de la clairvoyante. « Et un, et deux, et trois, zéro ! », 1998 marquait la toute puissance de la France sur les terrains de football. Emmenée par Aimé Jacquet, l’équipe « à la Dech’ », portait la France sur le toit du Monde de la planète football en ramenant la coupe du Monde à la maison. La France célébrait alors le leadership et la clairvoyance d’Aimé Jacquet soulignant – lors du briefing d’avant match de finale – « le manque de rigueur des Brésiliens sur les coups de pieds arrêtés ». Le génie, l’instinct et le réalisme de Zizou viendront sacraliser les paroles d’évangile du sélectionneur par deux reprises à la 27ème puis à la 45+1ème minute de jeu. La même année, plus discrètement et dans un registre plus intellectuel, Michel Houellebecq – autre génie de la clairvoyance – publie Les Particules Elémentaires. La concomitance des deux événements, n’en servira que mieux leur contraste oxymorique. D’un côté le triomphe du culte de la jeunesse, du collectif, de la compétition et de la performance. De l’autre une satire sociologique desdits termes triomphants. Cette victoire des Bleus, allait sans le savoir consacrer le jubilé, le baroud d’honneur, le chant du cygne, d’une bataille déjà perdue contre les inégalités induites d’un marché généralisé qui continuaient de pénétrer insidieusement tous les pans de nos sociétés, jusqu’à notre intimité. Les hommes vivaient déjà comme des particules élémentaires, liées par des forces d’attraction mais reliées par rien.

En matière de forces d’attraction, Patricia 36 ans, féministe zélée et fondatrice de l’agence de communication Pandora s’y connaît. Elle aime se définir comme une femme moderne, une autodidacte. Son physique est compétitif, voir très compétitif sur son segment de marché. Elle est issue d’une famille de la classe moyenne, un papa électricien et une maman nourrice à domicile . C’est un pur produit de l’ascenseur social, boosté par l’envie depuis très jeune de devenir quelqu’un d’important. Pour elle la vie doit être vécue à fond, souhaitant tirer profit des moindres ressources de sa personne. L’image de sa mère travaillant à la maison et soumise aux pontes épisodiques des jeunes femmes du quartier, était sans doute le moteur de ce désir d’émancipation. La lucidité de son autocritique sur ses capacités scolaires fût son meilleure allié. Afin de combler sa médiocrité relative elle aura été une élève studieuse et rigoureuse. Véritable machine à synthétiser, elle s’employait à réécrire ses cours sur des fiches bristol. C’était sans doute les premiers stigmates d’un esprit rigide, et rectiligne, avide de contrôle. Elle n’a jamais eu peur des hommes mais n’a jamais non plus souhaité écrire son futur avec eux. Quand on lui pose des questions sur sa vie affective, elle aime à répondre avec assurance, qu’« il vaut mieux être seule que mal accompagnée ». Elle se rassure avec le bon sens de sa jeunesse ; le même bon sens populaire qu’elle snob joyeusement lors de ces dîners Parisiens de networking. Son parcours amoureux a été jusqu’à présent relativement chaotique quoique maîtrisé. Ne jamais baisser la garde face à un homme était pour elle une marque de dignité supérieure, mais elle devait maintenant en convenir : elle s’était trompée. Ce qui donna à la féministe moderne autodidacte une dignité supplémentaire, ce fut un joli coupé sport.

Depuis le début de la réussite avec son agence de communication, Patricia ne prenait plus les transports en commun. Elle aurait pourtant gagné 17 min sur son temps de trajet maison-agence, mais pour les CSP+ Parisiennes, le plus grand luxe consistait à se donner les moyens d’éviter les autres.

Pour elle, plus que pour personne, la femme moderne de l’an 2000 n’avait pas besoin d’être sous la domination d’un homme pour pouvoir jouir du plaisir automobile. Aussi après s’être offert pour ses 35 ans – oui la femme moderne autodidacte n’attend pas d’avoir des cadeaux pour s’en faire – le sac à main Yves Saint Laurent de ses rêves, Patricia avait décidé de s’offrir avec une partie de ses dividendes une Audi TT. Elle avait longuement hésité avec une Porsche Boxter d’occasion qui était selon elle encore plus exclusive. Mais le modèle était encore trop récent et la décote trop faible compte tenu du déséquilibre en faveur de la demande. De plus, le public avait considéré que l’Audi TT était une voiture très réussie. Son instinct de bonne gestionnaire autonome ne voulant rien devoir à personne l’avait poussé vers le choix le plus pertinent. Elle jugeait le coût d’entretien d’une Porsche trop cher payé, au regard du gain de distinction marginale qu’elle aurait pu lui offrir. C’était donc ça : l’Audi TT était pour elle la voie de la raison pour combler son désir de distinction. La livraison était prévue d’ici peu, et Patricia trépignait d’impatience d’écouter son titre favori, –Vivo per lei, d’Andrea Boccelli et Hélène Ségara, sur son système Bose. Peut-être par pêché de suffisance ou bien par instinct de préservation elle n’avait jamais cherché à comprendre les paroles de sa chanson favorite.

Patricia aimait le profil athlétique de son Audi TT, ses lignes pures et son arrière galbé. Avec son coupé sport aux lignes féminines Patricia, avait convenu avec elle-même d’asseoir son mépris pour les pressions sociales : elle avait 36 ans, pas de mari, pas d’enfant, and so what ? Elle incarnait finalement tout la difficulté de ses contemporains à concilier les relations amoureuses et leur désir immodéré pour les libertés individuelles.

Audi le savait, en matière de voitures sportives comme en matière d’objets consommables l’exercice du milieu de gamme est périlleux. Avec d’un côté le snobisme de celui qui n’a rien à prouver et de l’autre le désir furieux de distinction, le produit dit de milieu de gamme avait pour objectif de cibler le consommateurs pouvant basculer à tout moment dans l’un ou l’autre desdits côtés. L’équilibre à trouver était précaire et il fallait s’y résoudre, le consommateur moyen d’objet de milieu de gamme était inlassablement condamné à la frustration.

Cette frustration était duale et s’exprimait soit par le « regret » d’avoir choisi un produit finalement moyen, soit par le « remord » de n’avoir pas opté dès le début pour le véritable modèle de ses rêves.

La conclusion était impitoyable mais reflétait bien l’époque : il fallait mieux ne pas jouer que de jouer petit bras, avoir un sac en toile plutôt qu’un sac en skaï.

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Grégoire, joueur de foot de 22 ans en National n’avait pas encore compris les subtilités de la frustration qui l’attendait en s’offrant cette flamboyante Audi TT Quattro noire roadster, moteur quatre cylindres développant 225 ch avec une vitesse maximale de 253 km/h et le 0 à 100 km/h en 6,4s. Il aimait le comportement joueur promis par cette voiture. La sonorité du moteur était métallique, la tenue de route efficacement sportive et ses accélérations le faisaient sourire béatement. En tant que semi-professionnel dans l’équipe de Niort, sa vie était organisée autour de la compétition de haut-niveau. Il n’avait pas de petite amie, parce que pour lui sa vie restait encore à écrire. La ligue 1 était son objectif, et la vraie vie ne commencerait qu’une fois cette objectif atteint. Grégoire est un ami fiable et un mec « sympa » et avoue assez volontiers aimer la frime. Son Audi TT, lui procurait une sensation de fierté. Il était sur que cette voiture allait lui offrir une certaine distinction lors de son arrivée sur le parking du terrain d’entraînement. Il serait reconnu dans le centre ville de Niort, sachant que les passants allaient assurément se retourner sur son petit bolide. Sans le savoir, Grégoire adoptait avec cet achat une attitude résolument existentialiste. Il lui fallait paraître pour être et avec cette voiture Grégoire prenait enfin de l’épaisseur. L’image qui renverrait serait enfin en harmonie avec l’image qu’il s’était fait de lui quand il était petit.

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L’Audi TT fut aussi la voiture pour laquelle opta Jean-Jacques, quinquagénaire libidineux du Sud de la France. Il venait de quitter sa femme Lydie, parce qu’il ne se sentait plus vraiment vivant dans son couple. Il voulait profiter des 15 belles années qui lui restaient pour connaître à nouveau l’amour et combler son ego de mal vieillissant. Débarrassé de sa femme et ses enfants qui avaient quitté le domicile familiale il y a bientôt 10 ans, il avait choisi de s’offrir une Audi TT achetée d’occasion chez un concessionnaire qu’il connaissait bien. Son choix s’était porté sur une Audi TT rouge, conscient que cette voiture lui faciliterait les conquêtes amoureuses. Il venait tout juste de perdre 7 kg après avoir repris les footings hebdomadaires qui avaient jadis ponctués sa jeunesse. Son divorce lui avait coûté cher, mais l’argent était dorénavant secondaire. Son ambition était désormais de profiter de la vie, de se sentir vivant coûte que coûte. Il avait donc loué un petit deux pièces avec balcon en plein centre ville ainsi qu’une place de parking dans le souterrain d’une rue voisine. Son Audi TT rouge était toujours très propre, il poussait même le nettoyage jusqu’à parfumer l’habitacle d’une eau de toilette fraîche aux effluves d’eau de Cologne. Il savait que cette voiture allait susciter deux réactions successives auprès des passants : un regard de magnétique de curiosité suivi un jugement souvent plus dédaigneux du style « c’est une vraie voiture de célibataire ». Jean-Jacques avait déjà une famille et ne souhaitait pas en créer une nouvelle. L’engagement énergétique nécessaire à cette alternative était, il le savait, au dessus de ses forces. Il avait donc décidé de mettre toutes les chances de son côté en s’offrant un des premiers modèles de la gamme Tourist Trophy. Un modèle plus artistique et harmonieux. Les restylages successifs auront en effet rendu l’Audi TT plus prétentieuse et agressive. Conscient de son éloignement du marché des rencontres amoureuses pendant des années, il s’était inscrit sur plusieurs sites de rencontre. En effet, il avait d’abord besoin de connaître sa valeur marchande sur ce marché et en ça « la date » était une étape incontournable. Il se voyait déjà raccompagner ses multiples conquêtes au volant de sa nouvelle acquisition. Les perspectives que son Audi TT rouge lui offrait le comblaient.

Avec son comportement joueur mais pas sportif, sa ligne racée mais pas prétentieuse, l’Audi TT charme plus qu’elle n’excite. Trop souvent achetée pour combler le désir de distinction de ses propriétaires, l’Audi TT est une voiture mal comprise, mal achetée. La réussite de cette voiture tient au design artistique des ses formes sculpturales dénuées de prétention. En qualité de coupé sport de milieu de gamme, seul un achat motivé par un écho sensible et émotif du design, assurera de ne pas condamner son propriétaire à la frustration.

Ange Oliver.

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